Il existe, à l'est du Parc Maisonneuve, un quartier qui surprend même plusieurs Montréalais. En parcourant les avenues bordées d'arbres de la Cité-Jardin, on a parfois l'impression de quitter la métropole pour se retrouver dans un petit village européen. Les rues courbes, les impasses paisibles, les vastes espaces verts et les charmants cottages aux allures champêtres créent un décor unique que l'on ne retrouve nulle part ailleurs à Montréal.
Un projet né d'une utopie
Pour comprendre l'origine de ces maisons, il faut remonter aux années 1940. À cette époque, Montréal connaît une forte croissance et les urbanistes cherchent à créer un milieu de vie plus sain, loin de la densité des quartiers ouvriers traditionnels. Ils s'inspirent du mouvement des « garden cities » d'Ebenezer Howard, une idée visionnaire : combiner les avantages de la ville et de la nature dans un même espace.
C'est ainsi qu'est née la Cité-Jardin du Tricentenaire, pensée comme un legs pour le 300e anniversaire de Montréal, en 1942. Derrière le projet, une coopérative — l'Union Économique d'Habitation — portée en 1940 par la communauté jésuite (le père Jean-d'Auteuil Richard), le Mouvement Desjardins et l'avocat Auguste Gosselin, avec un but clair : permettre à des familles ouvrières d'accéder enfin à la propriété. Les plans, confiés à l'urbaniste Samuel Gitterman, s'inspirent du quartier modèle de Radburn, au New Jersey : des rues serpentines se terminant en passages piétons vers un bâtiment commun.
Création de l'Union Économique d'Habitation pour offrir la propriété aux familles ouvrières.
Premiers cottages inaugurés — un legs pour le 300e anniversaire de Montréal.
La construction se poursuit ; 167 maisons voient le jour au total.
Un projet inachevé — et un charme secret
À l'origine, le projet était beaucoup plus ambitieux qu'on ne l'imagine : les plans prévoyaient entre 300 et 600 maisons, ainsi que des commerces et des équipements communautaires. Pourtant, en raison des contraintes financières de la Seconde Guerre mondiale, seulement 167 cottages ont finalement été construits. Le quartier que l'on connaît aujourd'hui n'est donc que la première — et unique — phase d'un projet inachevé, ce qui contribue directement à son caractère intime et presque « secret ».
« Un plan de 600 maisons, un budget de guerre : il n'en reste que 167 — et c'est précisément cet inachèvement qui fait tout le charme des lieux. »
Des cottages d'inspiration européenne
Ce qui frappe immédiatement lorsqu'on s'y promène, c'est l'architecture des maisons. Contrairement aux plex de Rosemont, les cottages ont été pensés pour offrir un cadre de vie unifamilial chaleureux. On y retrouve des toits inclinés à forte pente, des lucarnes, des cheminées en brique et des inspirations venues autant des chalets suisses que des cottages anglais et des maisons canadiennes traditionnelles.
Unifamilial & champêtre
Des maisons individuelles pensées pour la famille — tout le contraire du plex à logements superposés.
Toits à forte pente
Lucarnes, cheminées de brique et toits inclinés évoquant le chalet suisse et le cottage anglais.
Rues courbes & impasses
Des tracés serpentins et des culs-de-sac qui éliminent le trafic de transit et apaisent le quartier.
Passages piétons
Des sentiers relient les rues à un cœur commun — l'esprit même de la cité-jardin.
Le secret de fabrication : le « Duntile »
Une particularité hautement technique attire l'attention des observateurs attentifs : certaines de ces maisons ont été construites en blocs de béton, plutôt qu'en charpente de bois — ce qui était révolutionnaire pour des résidences de ce type à l'époque.
La raison? En raison des pénuries de bois causées par la Seconde Guerre mondiale, les concepteurs ont dû innover. Ils ont eu recours à un matériau d'avant-garde pour l'époque : le « Duntile », un bloc de béton creux fabriqué localement. Grâce à ses cavités d'air, il offrait une isolation thermique naturelle tout en rendant les cottages pratiquement ignifuges. L'enduit de stuc blanc appliqué par-dessus leur donne aujourd'hui ce look résolument européen.
Autre trouvaille : l'implantation des maisons est inversée par rapport au modèle habituel. Pour maximiser l'intimité, les architectes ont orienté les salons et les grandes fenêtres vers l'arrière du terrain, côté jardin, tandis que la cuisine et les pièces de service font face à la rue.
Une optimisation de l'espace digne des appartements modernes
Au-delà des matériaux, c'est l'aménagement intérieur qui raconte le mieux l'époque. Souvent très compacts, ces cottages devaient accueillir des familles nombreuses dans un espace limité : chaque mètre carré comptait. Les pièces ont donc été pensées avec efficacité — salons polyvalents faisant aussi office de salle familiale, cuisines fonctionnelles, chambres de petite dimension mais optimisées, rangements intégrés dès la conception.
Cette simplicité forcée donnait aux maisons une atmosphère chaleureuse et familiale, où chaque espace avait une fonction bien définie. On le comprend : ces cottages n'étaient pas des maisons de luxe, mais des habitations fonctionnelles, pensées pour les familles du milieu du XXe siècle en quête d'un premier accès à la propriété.
Un urbanisme d'avant-garde où la nature est reine
Une anecdote surprend souvent : la Cité-Jardin devait loger des familles ouvrières… mais plusieurs maisons ont finalement été achetées par des employés de bureau et la petite bourgeoisie, la qualité des matériaux ayant rendu le projet plus dispendieux que prévu. Une contradiction savoureuse pour un projet né d'une vision sociale.
Les rues, elles, rompent complètement avec la grille montréalaise : pas de lignes droites monotones, mais des rues courbes, des culs-de-sac — les célèbres « radials » — et des perspectives qui ralentissent naturellement la circulation pour protéger les enfants. Une idée avant-gardiste pour les années 1940, qui rejoint aujourd'hui les principes de l'urbanisme axé sur la qualité de vie. Jusqu'aux noms des rues qui racontent la nature : érables, cèdres, mélèzes, sorbiers…
À l'origine, les arbres n'étaient que de jeunes plantations ; il aura fallu des décennies pour que la vision prenne vie. Aujourd'hui, certaines rues donnent l'impression de traverser une véritable canopée urbaine. Les cottages, implantés au centre de leur terrain, entourés de verdure et sans clôture en façade avant, composent un grand parc continu — une sensation d'espace rare à quelques minutes du centre-ville.
Un havre de paix, aujourd'hui protégé
Quatre-vingts ans plus tard, la Cité-Jardin du Tricentenaire a conservé son cachet d'origine. Ses rues sans trafic, ses arbres matures et ses cottages homogènes en font l'un des secteurs les plus paisibles — et les plus recherchés — de Rosemont. Sa valeur patrimoniale est aujourd'hui reconnue, et les résidents veillent jalousement sur cet héritage rare.
Cette préservation n'a rien d'un hasard. Les résidents ont joué un rôle essentiel pour éviter les transformations sauvages et la démolition des cottages au profit de constructions plus denses. L'arrondissement applique aujourd'hui des critères d'évaluation architecturale très stricts (PIIA) : l'inclinaison des toits, le revêtement de stuc et les fenêtres à battants d'origine doivent être respectés lors des rénovations.
Coincé entre le boulevard de l'Assomption, le Parc Maisonneuve, le Jardin botanique et le club de golf municipal, ce petit coin d'Europe prouve qu'on peut vivre au vert, au calme et à échelle humaine — sans jamais quitter la ville. En quelques rues, on passe des artères animées et des plex typiquement montréalais à un environnement calme, verdoyant et presque intemporel : c'est peut-être là le plus grand secret de la Cité-Jardin — l'un des projets urbanistiques les plus fascinants, et les plus sous-estimés, de Montréal.
Repères
- Secteur résidentiel à l'est du Parc Maisonneuve, dans l'est de Rosemont.
- 167 cottages construits entre 1942 et 1947, sur les 300 à 600 prévus.
- Projet coopératif inspiré du mouvement « garden city » d'Ebenezer Howard.
- Rues courbes, impasses et passages piétons ; cottages d'inspiration européenne.
- Voisin du Jardin botanique et du golf municipal de Montréal.
Le conseil de pro
- La Cité-Jardin est l'un des secrets les mieux gardés de l'île pour les acheteurs de maisons unifamiliales.
- Rare à Montréal : un cottage détaché avec un grand terrain intime, tout en profitant des commerces, des transports et des écoles de Rosemont.
- Une denrée extrêmement rare, d'une valeur patrimoniale exceptionnelle.
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